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No 39 - 2021

Le chez-soi et les limites de l’individualisation
Sous la direction de Emmanuelle Maunaye, Elsa Ramos




Le chez-soi et les limites de l’individualisation : territoires personnels, statutaires et d’appartenances en déséquilibre
Emmanuelle Maunaye, Elsa Ramos

Cadre de la recherche : Dans une perspective qui met au centre l’individu – bien qu’inscrit dans des groupes notamment familiaux – cet article propose d’analyser le chez-soi comme un espace qui intervient dans la construction d’un « individu individualisé » et envisage en même temps les limites qui peuvent être observées à cette fonction du chez-soi.

Objectifs : Cette introduction vise à définir la notion de chez-soi pour en dégager toutes les dimensions. Si les dimensions spatiales, temporelles et relationnelles du chez-soi peuvent être distinguées pour les besoins de l’analyse, l’article s’attache à montrer comment elles sont intimement articulées d’une part, dans l’expérience des individus pour soutenir la construction de leur identité personnelle, de leur autonomie, de leur pouvoir sur eux-mêmes et leur rapport au territoire (Simard and Savoie, 2009) ; d’autre part, dans la construction des groupes et des relations familiales.

Méthodologie : Cet article s’appuie sur une revue de littérature et sur les différentes contributions du numéro pour présenter la notion du chez-soi et la perspective théorique empruntée.

Résultats : Dans la cohabitation familiale, conjugale et intergénérationnelle, la construction du chez-soi se joue dans des rapports d’interaction avec les autres membres de la famille qui ont également leur propre construction et conception du chez-soi. Ces constructions et conceptions produisent par là même des rapports différenciés et parfois dissymétriques ainsi que trois expériences différentes de chez-soi. Le premier chez-soi renvoie aux territoires personnels, le « chez-moi » ; le deuxième aux règles et aux lois qui régissent une cohabitation et l’espace dans lequel est inséré le chez-soi. Dans ce cas, il est défini par un aspect statutaire et hiérarchique, l’individu a une place assignée par son statut. C’est un chez-nous assignation. Enfin, le troisième s’incarne par une appartenance et une place dans un groupe ou une communauté où l’individu est considéré comme égal. C’est un chez-nous appartenances. Si le premier « chez » est principal dans le processus d’individualisation, tout autant le sont les deux autres qui amènent, d’une part, à la mise au jour des limites du « chez-moi », d’autre part, à la question de l’inscription de l’individu dans le groupe, notamment familial.

Conclusions : La question du chez-soi amène à considérer deux aspects : le rapport de l’habitant seul au chez-soi et le rapport de l’habitant avec au chez-soi. Dans ce deuxième aspect, il se construit dans une tension entre une logique d’autonomie et une logique d’appartenance comme membre du groupe. Dans cette deuxième logique, être membre du groupe que nous traduisons par chez-nous relève de deux dimensions : le chez-nous-assignation et le chez-nous-appartenances. En ce sens, le chez-nous contraint le chez-soi et la famille apparaît comme une instance paradoxale de validation de l’individu. Elle a donc une double fonction, celle de permettre d’être soi (favoriser les espaces personnels et valider les dimensions individuelles de l’identité) et aussi de reconnaitre à chacun de ses membres un être à sa place dans le groupe et un y avoir sa place. Les limites à l’individualisation du chez-soi s’observent quand un déséquilibre existe entre ces trois « chez », territoires personnels, chez-nous-assignation et chez-nous-appartenances.

Contribution : Le chez-soi est un observatoire précieux de cette construction qui se décline au passé, présent et futur en interaction : avoir été, être et devenir. Le mouvement itératif entre le chez-soi et l’identité est substantiel à la construction de l’individu et du groupe familial.

Mots-clés: chez-soi, individualisation, identité, espace, famille


L’individu à l’épreuve du chez-soi
Valérie Sacriste

Cadre de la recherche : Le chez-soi a été l’objet de nombreuses analyses montrant son importance dans le processus d’individualisation, mais il a peu été étudié dans ses difficultés et ses tensions. Cet article se centre sur ces aspects.

Objectifs : Il vise à montrer comment le chez-soi peut être une source d’épreuves pour les individus et donc conduire à de nombreuses contraintes ou vicissitudes dans l’expérimentation de soi et l’appropriation de sa vie.

Méthodologie : L’analyse repose sur une enquête qualitative de type compréhensive, basée sur 40 entretiens semi-directifs menés en coprésence ou à distance auprès d’individus issus de la classe moyenne, plutôt jeunes, actifs, habitant pour l’essentiel à Paris et en Île-de-France, dans des appartements dont ils sont en général les locataires.

Résultats : À partir des données de cette enquête, l’article dégage quatre types d’épreuves, relevant des processus d’installation, d’appropriation, de sa gestion ou de sa perte. Il montre ainsi comment les difficultés dans son accès, ses changements, sa personnalisation, son invasion, la pénibilité de ses tâches et son rapport aux objets, aussi bien que sa perdition (réelle ou symbolique) sont des épreuves qui peuvent conduire au sentiment de déstabilisation, de désappropriation, de fatigue et de la ruine de soi.

Conclusions : Les épreuves du chez-soi conduisent donc à questionner la notion du refuge de soi que le chez-soi incarne dans l’imaginaire moderne, notamment dans ses dimensions de repaire et de repères.

Contribution : Cet article veut attirer l’attention sur le fait que le chez-soi est devenu une source d’épreuves quotidiennes. Quelque peu sous-estimés en raison de la crise du logement, ses problèmes constituent une réalité dont les enjeux sont cruciaux au regard du processus de l’individualisation dans la construction et la propriété de soi.

Mots-clés: chez-soi, individu, épreuve famille, objet, individualisation, modernité

Gestion de l’intimité conjugale en situation de cohabitation intergénérationnelle au Cameroun : cas des couples vivant chez eux avec la mère de l’un des conjoints
Félix Duclaux Habit Tankeu, Honoré Mimche

Cadre de recherche : Cet article jette un regard sur le chez-soi, entendu ici comme le domicile du couple qui accueille sous son toit un parent de l’un des conjoints, constituant une limite au processus d’individualisation du couple dans sa vie intime.

Objectif : L’objectif est d’analyser comment les couples vivant chez eux avec la mère de l’un des conjoints gèrent leur intimité, dans la mesure où cette cohabitation est susceptible d’interférer dans la relation conjugale.

Méthodologie : Nous avons privilégié une analyse qualitative des entrevues semi-directives menées auprès de 17 enquêtés âgés entre 28 et 49 ans, vivant en couple et cohabitant chez eux avec la mère de l’un des conjoints.

Résultats : La cohabitation intergénérationnelle se pose comme une entrave à l’individualisation et conduit à la modification des comportements intimes des couples qui accueillent chez eux la mère de l’un des conjoints. De même, sa présence et son interférence dans les affaires conjugales amènent les couples à ajuster leurs comportements en vue de préserver leur intimité toujours limitée.

Conclusion : La cohabitation intergénérationnelle constitue, d’une part, une entrave à l’individualisation et à l’intimité des couples. D’autre part, les ajustements tant sur le plan comportemental que dans la gestion de l’espace qu’adoptent les couples témoignent de l’importance qu’ils accordent à leur individualité conjugale.

Contribution : Cet article, qui s’inscrit dans la problématique de la cohabitation intergénérationnelle, permet à partir des différentes dimensions du chez-soi, de documenter et d’élaborer les savoirs autour de cette notion, à travers le cas spécifique des couples camerounais.

Mots-clés: cohabitation intergénérationnelle, intimité conjugale, chez-soi, individualisation conjugale, autonomie conjugale, Cameroun

Laver son linge sale en famille : le chez-soi par l’analyse des pratiques d’entretien du linge
Noé Klein, Chiara Piazzesi, Hélène Belleau

Cadre de la recherche : Cet article est issu d’une recherche sur les usages sociaux et circulations du linge dans les ménages québécois. En étudiant les processus de gestion quotidienne du linge, nous analysons le travail des frontières qui s’opère entre la responsabilité individuelle et la charge commune que représente cet ensemble de tâches domestiques.

Objectifs : L’article vise à explorer la manière dont l’entretien du linge participe à la structuration spatiale, temporelle et relationnelle du chez-soi. Nous cherchons également à étudier la répartition des responsabilités en fonction des différentes logiques traversant la gestion du linge.

Méthodologie : Nous avons procédé à une enquête qualitative auprès de 20 personnes vivant en couple à Montréal, qui impliquait un entretien individuel ainsi qu’une documentation photographique des différents états du linge chez les participant·e·s.

Résultats : L’entretien du linge est un élément incontournable de la vie domestique qui démarque l’espace du chez-soi et qui appelle à une prise en charge cadencée. Malgré certaines tentatives de répartir plus égalitairement ces tâches, les femmes se voient attribuer une plus grande responsabilité de la gestion du linge commun, et l’arrivée des enfants précipite une logique de collectivisation des tâches autour du linge. Cela a pour effet d’enfermer les femmes et particulièrement les mères dans un rôle rattaché au bon entretien du chez-soi, notamment par la prise en charge du linge commun.

Conclusion : La gestion du linge est constituée par un ensemble de pratiques et de logiques qui participent à la structuration spatiale et temporelle du chez-soi. La prise en charge de la part commune du linge par les femmes témoigne d’un lien persistant entre le féminin et l’entretien du linge, et par extension du domicile familial.

Contribution : Cet article s’inscrit dans un ensemble de recherches grandissant qui analyse les processus familiaux et domestiques dans leur élaboration à travers des pratiques répétées et matérielles de travaux domestiques, principalement organisés selon les différences de genre. L’entretien du linge est rarement au centre des écrits, c’est pourquoi notre article est un apport particulier à ce débat.

Mots-clés: linge, famille, chez-soi, travail domestique, organisation du temps, couple, travail de frontières, vêtement

Réinvestir son foyer lors d’un cancer, une menace pour l’individualisation des adolescent∙e∙s ? Retours d’expériences maternelles
Anaïs Mary

Cadre de la recherche : Cet article est issu d’un travail de thèse qui a pour objectif de saisir comment le cancer entraîne une redéfinition des pratiques parentales et des relations entre les enfants et leurs mères lorsqu’elles sont touchées par un cancer.

Objectifs : Notre objectif est de montrer que pour certaines mères qui ont réinvesti leur foyer pendant leurs traitements, le cancer peut être perçu comme un obstacle à l’individualisation de leurs enfants lorsqu’iels sont adolescent∙e∙s.

Méthodologie : Nous nous appuierons sur quatorze entretiens semi-directifs. Ces entretiens ont été effectués auprès de mères qui avaient des adolescent·e·s âgé·e·s de onze à dix-huit et qui ne travaillaient pas lors de leurs traitements contre le cancer.

Résultats : Dans leur cas, le cancer peut être vécu comme un obstacle à l’individualisation des adolescent·e·s lorsqu’il est une menace pour les sociabilités juvéniles, pour « l’expérimentation » (Ramos, 2001 ; 2002) en solitaire du domicile familial et/ou pour l’expression d’une identité de » jeune ». Quand elle est envisagée sous cet angle, la maladie est rendue responsable de la détérioration des relations entretenues par les mères avec leurs « grand∙e∙s » enfants.

Conclusions : Cette dégradation relationnelle fait ressortir un déséquilibre dû à la présence continue des mères en leur foyer qui tend à reléguer le/la « jeune » derrière les figures du/de la « fils/fille de » et/ou de « l’élève ».

Contributions : Cet article remet en question le caractère « normal » de l’individualisation des adolescent∙e∙s qui peut être vécue avec difficulté pour certaines mères touchées par un cancer.

Mots-clés: adolescence, cancer, chez-soi, cohabitation, famille, individualisation, maternité, relations parents/enfants

Le coin et le cocon : Le sentiment de « chez-soi » chez des jeunes vulnérables de classes populaires rurales
Clément Reversé

Cadre de la recherche : Alors que les espaces ruraux populaires ont longtemps été définis par le rapport autochtone des liens d’interconnaissances qui pouvait se jouer à l’échelle de la commune, ou « du coin », la jeunesse populaire et rurale d’aujourd’hui doit faire face à une fragmentation des liens de sociabilité ainsi qu’au rétrécissement du sentiment d’appartenance autour du domicile parental.

Objectif : Cet article s’emploie à comprendre comment se cristallise le sentiment d’appartenance à un espace – un chez-soi – pour une population de jeunes ruraux populaires devant faire face à une fragmentation et une précarisation de l’emploi rural peu qualifié, ainsi qu’à des tensions générationnelles les détournant de l’espace public.

Méthodologie : Pour ce faire nous nous reposerons sur une enquête menée Nouvelle-Aquitaine portant sur la transition vers l’âge adulte des jeunes ruraux populaires. En reposant sur la sociologie de l’expérience, cette dernière regroupe 100 entretiens semi-directifs réalisés auprès de ces jeunes ainsi que 24 autres auprès des personnes responsables de l’insertion professionnelle et des parcours éducatifs de ces derniers.

Résultats : Cet article met en lumière en quoi la fragmentation et la précarisation de l’emploi peu qualifié ont décentré les sociabilités des jeunes ruraux populaires de la commune d’origine, et fragilisé le rapport entre proximité sociale et proximité spatiale de ces espaces. En outre, cet article s’intéresse à l’éloignement de ces jeunes d’une culture rurale et populaire héritée vers une culture juvénile, urbaine et moyennisée dont ils partagent les codes et les valeurs.

Conclusion : Cet écart générationnel est source de tension, voire de stigmatisation, qui détourne ces jeunes de l’espace public (le coin) et polarise le sentiment de chez-soi autour du domicile parental (le cocon).

Contribution : Notre travail permet de mettre en lumière l’impact des mutations récentes des espaces ruraux populaires sur le sentiment de « chez-soi » lors de la période d’individualisation que représente la jeunesse.

Mots-clés: jeunesse, famille, ruralité, espace public, espace privé, classe populaire, tension générationnelle, emploi rural

Le retour contraint des jeunes : un passage chez les parents
Sandra Gaviria

Cadre de la recherche : Il s’agit dans cet article d’explorer les sentiments des jeunes qui n’ayant pas vraiment d’autre choix retournent vivre chez leurs parents.

Nous nous interrogeons sur leurs rapports à la famille et à l’espace privé dans cette nouvelle cohabitation, rapports qui seront considérés en tant que des analyseurs de leur processus d’individualisation. L’individualisation se définit comme la capacité de l’individu à être autonome et indépendant : l’autonomie est celle à se donner sa propre loi, et l’indépendance celle d’obtenir ses propres ressources (de Singly, 2000).

Objectifs : L’objet de cet article est d’analyser l’évolution du sentiment du « chez-soi » lorsque les jeunes, après avoir connu une vie autonome et/ou indépendante, sont contraints par les conditions matérielles ou psychologiques de leur existence à revenir vivre chez leurs parents.

Méthodologie : L’enquête menée est composée d’entretiens semi-directifs auprès de 57 jeunes revenus vivre en famille.

Résultats : Nous verrons le profil des jeunes retournés de manière contrainte, les résistances face à ce retour, souvent vécu comme un échec, et nous analyserons les négociations dans la vie commune pour conserver une identité personnelle et leur individualisation tout en ayant une considération statutaire de la part des parents.

Conclusions : La conclusion nous permettra de mettre en avant les liens existants entre l’individualisation et le sentiment envers le logement des parents.

Contribution : Ce travail de recherche permet de mettre en lumière que le sentiment de chez soi envers le domicile des parents est un analyseur de l’autonomie plus ou moins forte acquise par le jeune tout au long de son parcours. Avant la première décohabitation, les jeunes recherchent l’autonomie dans la vie commune et s’approprient leur espace personnel. Au contraire, lorsque le retour est contraint, les jeunes n’ont pas et ne souhaitent pas avoir un sentiment de chez soi. Ils tentent de conserver leur individualisation au travers un investissement très limité dans l’appropriation de l’espace du domicile familial.

Mots-clés: jeune adulte, famille, adulte, individualisation, chez-soi

Être « chez-soi », pas tout à fait « dedans » ni complètement « dehors ». Les jeunes Algériens à l’épreuve de l’« entre-deux »
Rim Otmani

Cadre de la recherche : Les jeunes Algériens de moins de trente ans sont considérés comme population « invisible » du fait quils soient les premiers concernés par la crise du chômage. Cette crise conduit à des exclusions multiples et à de nombreuses précarités et contribue à rendre invisible une population visible.

Objectifs : Cet article a pour objectif de documenter et de mieux comprendre les représentations subjectives du « chez-soi » chez les jeunes algériens de moins de trente ans considérés comme population « invisible », ainsi que danalyser le concept du « chez-soi » dun point de vue microsociologique et de dépasser les représentations générales pour acquérir une véritable compréhension des différentes dimensions qui y sont associées.

Méthodologie : Fondé sur trois recherches qualitatives, le présent article s’appuie sur des entretiens semi-directifs avec de jeunes Algériens (18-30 ans), à Annaba et Oran, à des temporalités différentes (2009-2010, 2017 et 2020). L’approche socioanthropologique à visée compréhensive permet d’appréhender le concept du « chez-soi » à différents niveaux danalyse notamment pour saisir les représentations individuelles et collectives ainsi que les enjeux liés aux dimensions spatiales, sociales et identitaires.

Résultats : Les représentations subjectives du « chez-soi » mettent en lumière la dimension identitaire dans une perspective individuelle et collective. Ainsi, le « chez-soi » représente une construction active, réaliséà partir dobjectifs, dimaginaires et didéaux personnels et collectifs.

Conclusions : Le concept du « chez-soi » est un processus lié à une réalité subjective plutôt qu’un fait social objectif. Le caractère subjectif de l’expérience des personnes est central dans ce travail, car il permet de rapprocher différentes dimensions du « chez-soi ».

Contribution : Le présent article est une analyse théorique et pratique du concept du « chez-soi » qui se situe dans un entre-deux (dedans-dehors) où s’affrontent les besoins d’individualisation et de socialisation.

Mots-clés: jeune, Algérien, invisibilité sociale, chez-soi, dedans-dehors, projet, migration illégale

Vieillir chez soi en situation de dépendance : attachement au domicile et (dis)continuité identitaire au grand âge
Christophe Humbert

Cadre de la recherche : La recherche porte sur les interventions liées aux aides et aux soins, par des proches et des professionnelles, nécessaires au soutien de l’autonomie à domicile de personnes âgées en situation de dépendance en France (Alsace).

Objectifs : Cet article interroge l’ambiguïté de l’attachement au domicile, entendu dans le double sens de « ce à quoi l’on tient » et « ce qui nous tient », dans certaines situations « limites » de maintien à domicile. L’analyse porte sur la corrélation entre ladite ambiguïté et la survenue d’un sentiment de discontinuité identitaire.

Méthodologie : Cette recherche mobilise des entretiens compréhensifs menés auprès de personnes âgées en situation de dépendance et souffrant de troubles neurocognitifs, de professionnels de l’aide et des soins et de proches aidants (N=41), ainsi que des notes de terrain issues d’observations participantes lors de visites de soignantes à domicile.

Résultats : Les personnes âgées se trouvant attachées de manière « identitaire-incertaine » et « insécure » à leur domicile y sont confinées la majeure partie du temps en raison de vulnérabilités combinées : psychique, physique, économique et (surtout) relationnelle, notamment par l’absence de proches mobilisé·e·s dans l’aide et les soins au quotidien.

Conclusion : Certaines personnes en situation de dépendance manquent d’attachements interpersonnels signifiants, leur fournissant des opportunités d’engagement et soutenant leur réflexivité dans le rapport entretenu à leur domicile. Son statut devient alors ambigu, au point parfois de mettre à mal sa fonction de « chez-soi » protecteur et permettant la projection de l’identité de l’habitant.

Contribution : Mobilisant principalement la sociologie des attachements, l’ambition de cet article est d’apporter un éclairage novateur à ce champ, tout en contribuant de façon originale aux analyses relatives au chez-soi face à des situations de dépendance.

Mots-clés: dépendance, trouble neurocognitif, domicile, vieillesse, vieillissement, attachement, réflexivité, identité


De l’intérêt de développer la notion de symbiose dans l’étude du hygge et de la famille danoise
Solène Mignon

Cadre de la recherche : Lors d’un terrain d’enquête dans une famille au Danemark visant à étudier les pratiques quotidiennes de hygge familial (bien-être danois), mon statut émique est passé de « jeune fille au pair » à celui de « grande sœur ». Pour comprendre cette transformation, j’ai décidé de représenter le lien hygge-famille comme symbiotique.

Objectifs : L’objectif de cet article est de développer la notion de symbiose pour décrire la relation hygge-famille. Il s’agit notamment d’étudier et d’interroger le hygge, souvent défini comme un concept flou, tantôt associé à des valeurs tantôt à un art de vivre domestique et familial danois. Cet objectif nous permettra de comprendre les conséquences de cette symbiose sur mon rôle et mon statut au sein de la famille.

Méthodologie : L’article se fonde sur une observation participante et une introspection au sens de retour réflexif sur un terrain d’enquête de neuf mois dans une famille danoise avec trois enfants (un père, une mère, une fille de sept ans et des jumeaux de trois ans) à Hillerød.

Résultats : Deux arguments empiriques viennent souligner la pertinence de la notion de symbiose : l’observation des pratiques parentales et l’analyse de la représentation de l’enfant danois. Le recours à la symbiose permet également de marquer mon engagement théorique et de mieux comprendre mon rôle et ma place au sein de la famille.

Contribution : Cet article met en avant une autre représentation de la famille danoise et du hygge grâce à la notion de symbiose. Il permet aussi une réflexivité des pratiques de l’anthropologue sur son terrain.

Mots-clés: autoethnographie, bien-être, chez-soi, lien familial, relations de parenté, symbiose, vie quotidienne, hygge

Après quarante-six de vie commune, comment encore cohabiter ? Le cas d’un couple âgé remarié
Anne Laure Le Guern, Mélanie Tocqueville

Cadre de la recherche : Dans cet article, l’étude de cas s’inscrit dans une recherche sur la parité au domicile, recherche commandée par un institut de formation. Par parité, nous entendrons la capacité à répartir équitablement les charges du travail domestique (pas seulement les tâches ménagères) et à prendre sa part de décision. L’objectif de la recherche est d’identifier les compétences des couples enquêtés, leur savoir-faire et ce qui fait ressource pour eux. Elle vise à obtenir des récits des changements (naissance d’enfant, mise en couple, divorce, re-mariage, déménagement) en cherchant à savoir si cela fait événement et introduit des changements.

Objectifs : L’objectif de cet article est d’identifier le vieillissement genré d’un couple hétérosexuel, âgé, remarié, en habitat ordinaire, possédant une maison principale, des résidences secondaires et leur faire avec l’espace de leur domicile.

Méthodologie : Cette recherche établit des monographies de couples. Visant à faire des enquêtés des enquêteurs et des enquêtrices de leur propre vie, et pour pénétrer sans y être dans l’intimité des personnes, les enquêtés constituent chacun un corpus de photographies qu’ils et elles sélectionnent et commentent par un titrage et un bref commentaire dans un premier temps. Le corpus est dans un second temps support à un entretien individuel, possiblement prolongé par un entretien du couple enquêté.

Résultats : Les corpus ainsi constitués portent trace des mobilités au sein du domicile des enquêtés et rendent visible ce qui y est vraiment un « chez-soi ». Ils délimitent les espaces privés et intimes des espaces partagés de la cohabitation qui se décline sous un double régime. Le cas d’un couple âgé, remarié depuis quarante-six ans, permet d’explorer les manières de faire pour la préservation de l’individualité.

Conclusion : Le cas de ce couple âgé remarié montre des façons de faire et de dire genrées qui donne avantage au travail domestique féminin. Il met en scène un soi élargi, expose et affiche l’affirmation d’une autonomie financière et morale.

Contribution : L’exploration du domicile montre le besoin de « cabanes » (Macé, 2019) ou de s’encabaner (Bachelart, 2012) pour être ainsi « chez-soi », renforçant le lien entre propriété et individuation, et montrant l’épreuve de force toujours renouvelée pour/de l’affirmation de soi.

Mots-clés: conjugalité, domicile, pratique spatiale, biographie, chez-soi, vieillissement

D’un « problème de santé publique » à un « phénomène de société » ? Le traitement médiatique des maternités et des paternités tardives en France (2001–2019)
Marie-Caroline Compans

Cadre de recherche : Depuis les années 1980, les naissances tardives (après 35 ou 40 ans) augmentent dans les pays à faible fécondité comme la France. Le contexte normatif dans lequel ce phénomène survient est rarement étudié. Il peut notamment être plus favorable à ces parentalités sur le tard que par le passé.

Objectifs : Étudier les discours sur les maternités et paternités tardives dans les médias français contemporains, en interrogeant les principales thématiques à partir desquelles elles sont traitées et les acteurs et actrices portant ces discours.

Méthodologie : Les principaux registres lexicaux du traitement médiatique des parentalités tardives sont mis en évidence à partir d’une analyse textuelle d’un corpus de médias français en ligne, composé de 137 publications datant de 2001 à 2019 (principalement des années 2010).

Résultats : Une première thématique renvoie aux risques d’une grossesse tardive, portée par une expertise médicale. Un autre registre, qui est majoritaire, rapporte la tendance à l’augmentation des naissances sur le tard en relayant une expertise démographique. Lorsqu’il s’agit de grossesses postménopauses, les maternités tardives restent particulièrement condamnées, tandis que la paternité tardive est moins traitée. Quand elle l’est, c’est au regard des risques de malformations du fœtus augmentant avec l’âge de l’homme et de cas de célébrités devenus pères tardivement.

Conclusions : Les mises en garde contre les risques médicaux associés aux parentalités tardives, participant à leur représentation en tant que « problème de santé publique », sont largement contrebalancées par des discours aux tonalités positives, présentant les parentalités sur le tard comme un « phénomène de société ».

Contribution : Cette analyse participe à la meilleure compréhension du contexte dans lequel les parentalités tardives augmentent, et apporte des éléments relatifs au traitement du genre et des rôles familiaux dans les médias.

Mots-clés: analyse de discours, famille, Internet, médias, maternité




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